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MADEMOISELLE JULIE

de August STRINDBERG

Avec Yannis Baraban, Sarah Biasini, Deborah Grall 


CADO d’Orléans

du 15 au 29 septembre 2020

(report des dates prévues du 20 mars au 5 avril 2020)

  

Photos  Cyrille Valroff

http://www.loeildolivier.fr/2020/09/cado-lidon-mademoiselle-julie/

« Mademoiselle Julie »

Jusqu'au 29 septembre CADO à Orléans


La pièce d'August Strindberg a été montée plusieurs fois la saison passée, pourtant on a l'impression de la redécouvrir chaque fois au gré des adaptations et des interprétations, tant elle est riche et permet des lectures multiples. 

Dans la nuit de la Saint Jean, propice à toutes les transgressions, Mademoiselle Julie,  la fille de Monsieur le Comte, grisée par la danse, se laisse aller au feu du désir pour Jean le valet. Mais l'histoire n'est pas aussi simple. Julie apparaît dominatrice, sûre de sa position sociale et pourtant elle rêve de transgression mais en révélant ses failles elle va donner à Jean les armes de sa défaite. Jean rêve aussi d'une autre vie, il est prêt à se laisser séduire, mais il a trop le sens des réalités pour aller au bout de la transgression.

Christophe Lidon met en scène cette Mademoiselle Julie avec la finesse qu'on lui connaît. Il présente une Julie tiraillée entre l'éducation d'un père, qui lui a appris les règles de sa caste et de son sexe, et celle d'une mère, qui la voulait libre et sachant tout ce qu'un garçon doit savoir. Il est aussi l'auteur de la scénographie très réussie. Une immense table est au centre de la cuisine, lieu à la fois des affrontements et des opérations de séduction. Julie s'y allonge, semble se soumettre à Jean pour mieux le dominer ensuite. La vidéo et la musique permettent d'entrer dans cette nuit de la Saint Jean avec les couples qui tournoient, les corps qui se prennent et se déprennent et Mademoiselle Julie qui se détache de l'image et apparaît sur scène.

Sarah Biasini incarne toute la complexité de Julie. Riant et parlant fort, sûre d'elle, indifférente aux commérages des villageois qui l'ont vue s'afficher dansant avec le garde-forestier. Arrogante, elle provoque Jean sous le regard de sa fiancée, le regard d'un valet ne compte pas bien sûr. Elle s'allonge sur la table, lui demande de baiser sa chaussure, elle ordonne. Elle rêve de transgression et ira au bout de son désir. Mais au petit matin elle révèle sa fragilité. Sarah Biasini se transforme, elle apparaît désemparée, plus du tout sûre de ses choix et, en se confessant, elle se livre à Jean. Le retour à la réalité sera terrible pour elle.

Yannis Baraban a la force et la virilité de Jean. Il est homme et ne peut qu'être troublé par le jeu de séduction de Julie, mais il a un projet clair. Il veut sortir de sa condition et des deux, c'est lui qui va être le plus dur. Au matin il fait le bilan, il a possédé la fille de Monsieur le Comte, mais dans sa conception du monde, ce n'est pas ainsi que les choses doivent se passer. Quand Julie lui dit « Un valet reste un valet », il lui répond avec une dureté terrible « Une putain reste une putain ». Et c'est lui qui favorisera le drame final.

Deborah Grall donne force au personnage de Christine, souvent laissé dans l'ombre. Vêtue de noir, semblant austère mais attachée à Jean, pleine de bon sens elle campe sur sa foi et ses principes.

Tous trois font vibrer cette Mademoiselle Julie.


Micheline Rousselet 

  

"Mademoiselle Julie" Toute une vie en une nuit, comme celle d'un papillon

Comme l'annonce Christophe Lidon, directeur du CADO et metteur en scène de la pièce, en préambule à sa plaquette de saison : "Mademoiselle Julie" s'est fait attendre… La première de la pièce était prévue il y a six mois, le 20 mars 2020, quelques jours après le début de l'interdiction de toutes représentations sur la France. Après ce long sommeil, cette étrange belle au bois dormant surgit pour une nuit de la Saint-Jean bondée d'ivresse, de danses et de folies.

Aussi bien dans le décor qu'il a créé que dans les trajectoires des personnages, Christophe Lidon met en place une géométrie de l'inéluctable. Quatre immenses panneaux blancs encadrent l'espace de jeu : la cuisine de la maison où va se dérouler toute l'action. Sur ces panneaux, les projections successives créées par Léonard vont imager les différents extérieurs, et faire évoluer l'ambiance. À noter les très belles chorégraphies de Maud Le Pladec que le travail de vidéaste de Léonard transcende. On y voit dès les premières secondes du spectacle, le "bal" de la Saint-Jean où les couples s'attisent, où les corps se dissolvent dans la chaleur de cette nuit lunaire.

La cuisine, un peu à l'écart de cette fête sensuelle où le petit peuple s'affranchit de tout, est comme un îlot de calme, les coulisses d'un spectacle. C'est aussi le domaine de Christine, la cuisinière, la promise de Jean. Avec Julie, ce sont les deux seuls personnages de la pièce. Un triangle qu'on ne peut pas dire amoureux, point de romantisme ni dans le couple formé par Christine et Jean, ni dans le rapport qui fait l'action de la pièce entre Julie et Jean. Les échanges de ces deux derniers se teintent en permanence de force, de pouvoir, d'humiliation.

On pourrait croire en surface que la trame de "Mademoiselle Julie" est cette séduction croisée teintée d'ivresse et d'une forme de harcèlement. Sans en repousser cet aspect, Christophe Lidon en fait une autre lecture. Il met en avant le passé des protagonistes dont les aveux parsèment le texte, en faisant paraître en filigrane ces lignes géométriques que sont les fils des vies. C'est ainsi que le passé de Julie et de Jean éclaire les mots qui vont les mener à cette étreinte échangée dans la froideur violente du désir. Jusqu'à ce réveil dans la crudité des règles sociales qui les soumet : elle, fille de notables en mal d'émancipation, lui, serviteur rêvant d'un avenir libre et sans maître.

Les trois interprètes se glissent dans leurs personnages avec une totale conviction et beaucoup de réalisme. Sarah Biasini crée une Julie dense, tout sauf superficielle, imprégnée de sa propre histoire, son éducation réprimée, tentatrice mais aussi et surtout victime. Yannis Baraban impose un Jean terrien, carré, sans trop de doutes, qui prend parfois le visage implacable du destin face aux deux figures féminines. Deborah Grall incarne une Christine fragile et sensible, mais dotée d'une énergie vitale farouche.

L'épilogue à cette nuit de fête (la fête de Jean) sonne comme la condamnation de ceux qui veulent changer le cours de leur vie dans un monde sclérosé où les rôles et les places sont imposés par l'ordre ancien, celui du père, du comte, du maître dont l'ombre rode sans cesse sur les esprits de tous, et qui clôt cette nuit de son pas lourd, implacable comme la morale.